La scène se passe il y a une dizaine d’années.
Je participe à un jury dans une grande école de communication.
Le cas pratique porte sur une marque française qui cherche à se développer sur le marché américain.
Avec moi, dans le jury, il y a deux représentants de la marque : le fondateur, d’origine britannique, et son directeur marketing, français, avec un niveau d’anglais techniquement très élevé.
Cinq groupes d’étudiants se succèdent en anglais.
Trois sont rapidement écartés.
Mais un débat s’installe sur les deux derniers.
Le directeur marketing défend l’équipe A.
Tout est propre. Le niveau d’anglais est excellent. Pas une faute, à l’oral comme à l’écrit.
Il ne comprend pas pourquoi son fondateur préfère l’équipe B, dont la présentation est beaucoup moins académique, avec un anglais clairement imparfait.
À un moment, le fondateur coupe court à la discussion : “Ne pas faire de faute d’anglais ne compense pas la stratégie légèrement bancale associée. En revanche, la stratégie de l’équipe B est claire, efficace, et immédiatement applicable. Alors Jean-Pierre, on prend quoi ? Un anglais parfait avec une stratégie bancale… ou une stratégie solide avec un anglais imparfait que j’ai parfaitement compris ?”
Silence dans la salle. Et un léger sourire au coin de mes lèvres.

Beaucoup de Francophones se trompent.
Ils pensent que le problème, en anglais, c’est la faute.
En réalité, le problème, c’est l’erreur.
Et les deux n’ont rien à voir.
Dans une réunion :
“We must go more faster.”
‣ clair, compréhensible, ça pousse à agir
“I think we could maybe try to move a little faster in regards to this.”
‣ plus élégant, mais moins engageant
Dans un mail :
“Can you send today the file?”
‣ direct, activable immédiatement
“Would you be able to send me the file today?”
‣ sans faute, beaucoup plus élégant, mais moins clair sur l’urgence
Avec un client :
“This doesn’t work with what we say before.”
‣ position claire, malgré la faute de temps
“I’m not sure this fully aligns with what we previously discussed.”
‣ plus soft, mais plus ambigu
En présentation :
“We’ll focus in two priorities.”
‣ structuré malgré la faute
“We’ll mainly focus on two priorities going forward.”
‣ correct, mais moins affirmé

Dans tous ces exemples, il y a des fautes.
Mais il n’y a pas d’erreur. Le message passe. L’action est claire.
À l’inverse, une phrase parfaite peut contenir une erreur : une erreur d’intention, une erreur de clarté, une erreur d’impact.
Dire “He go yesterday” au lieu de “He went yesterday”, ça se voit. Mais on comprend.
Un message flou, lui, ne se voit pas toujours.
C’est ça, une erreur. Pas une faute, une erreur.
Pas une faute de langue. Une erreur de communication.
L’anglais n’est pas une fin.
C’est un support au service de votre communication.
Ce qui compte, ce n’est pas ce que vous dites.
C’est ce que l’autre fait avec ce que vous dites.
Si votre phrase déclenche une réaction claire, une décision,
une action… c’est gagné car c’est efficace.

Ce jour-là, dans ce jury, le fondateur n’a pas choisi le meilleur niveau d’anglais.
Il a choisi la meilleure décision stratégique.
Parce qu’au final, on ne vous demande pas de parler parfaitement.
On vous demande de faire avancer les choses.


