TRADUIRE N’EST PAS COMMUNIQUER

Il y a une quinzaine d’années, je me retrouve dans le bureau d’une ancienne ministre.

Elle me tend un discours en anglais.
« Mes équipes ont pondu ça pour un meeting au Royaume-Uni. Qu’en pensez-vous ? »

Je lis.
C’est structuré. Argumenté. Solide.
Chaque idée est précise. Chaque nuance est là.

Je relève les yeux.
« Pour une note stratégique, un dossier de presse ou le premier chapitre d’un livre, c’est très bien. Pour un discours en anglais, c’est très moyen. C’est une traduction littérale du français. »

Elle ne se braque pas. Au contraire. Elle sait que quelque chose ne colle pas. C’est précisément pour cela que je suis là.

Le problème n’était pas le niveau d’anglais.
Le problème était ailleurs.

Les équipes avaient traduit.
Elles n’avaient pas communiqué.

COMMUNIQUEZ-VOUS… OU TRADUISEZ-VOUS ?

Dans le monde professionnel, beaucoup pensent faire l’effort nécessaire lorsqu’ils traduisent fidèlement leur message.

Même structure.
Même enchaînement d’arguments.
Même longueur.
Même nombre de pages.

D’ailleurs, je vois encore des clients surpris qu’une version anglaise fasse moins de pages que la version française. « Comment est-ce possible ? Si c’est plus court, c’est que tout n’y est pas. »

Tout y est. Mais pas sous la même forme.

Traduire, c’est déplacer des mots.
Communiquer, c’est déplacer une intention.

La traduction rassure.
La communication engage.

LE PIEGE RASSURANT DE LA FIDELITE

Traduire est confortable.
On reste fidèle au texte initial. On contrôle le sens. On sécurise le message.
On se dit que si tout est “exact”, alors tout est juste.

Mais comme je l’expliquais dans L’anglais, langue incomprise, une langue n’est pas un simple véhicule neutre. Elle impose une logique. Un rythme. Une hiérarchie.
L’anglais n’est pas une copie du français.
Il fonctionne différemment.
Plus direct. Plus orienté action.
Plus structuré autour de verbes forts et d’intentions explicites.

Quand on traduit mot à mot, on transporte la logique française dans un environnement qui ne la reconnaît pas toujours.

Et c’est là que naît le fameux : “Sounds good.”
Formule polie.
Encourageante en apparence.
Mais souvent… suspendue.

LES BRIQUES ET LA MAISON

J’utilise souvent une métaphore simple que chacun reconnaîtra.
Les mots sont des briques. Certaines sont en langue française, d’autres en langue anglaise.


Traduire consiste à déplacer les briques équivalentes d’un endroit à un autre.Espérer ensuite que ces briques dissemblables permettent de construire des maisons identiques, alors que le terrain est différent, les outils aussi et les plans tout autant.

Communiquer consiste à construire une maison adaptée au terrain.

Vous pouvez avoir les meilleures briques du monde, en français comme en anglais.
Si vous les assemblez selon un plan inadapté, la structure tiendra mal.

L’anglais professionnel ne se traduit pas.
Il se construit.

On ne cherche pas l’équivalence parfaite.
On cherche l’efficacité du message.

POURQUOI NOUS CONTINUONS À TRADUIRE

Si la traduction est si souvent inefficace, pourquoi persiste-t-on ?
Parce qu’elle est rassurante.

Elle donne l’impression de maîtrise.
Elle protège contre l’erreur.
Elle évite de trahir le texte d’origine.
Penser autrement, restructurer, simplifier… c’est plus intimidant.

Cela suppose d’accepter que la version anglaise ne sera pas une copie fidèle.
Elle sera différente.
Parfois plus courte. Parfois plus directe. Parfois plus claire.
Et cette différence peut déstabiliser.

Mais c’est précisément là que commence la communication.

TRADUIRE N’EST PAS PENSER

Communiquer en anglais demande plus que des compétences linguistiques ou que des performances techniques.
Cela demande un changement de posture.

Ne plus se demander : « Comment dit-on cela en anglais ? »

Ou affirmer : « Je veux la même brique en anglais qu’en français. »
Mais plutôt : « Comment cette idée doit-elle être formulée pour être comprise ici ? »

Ce n’est plus une question de vocabulaire. C’est une question de stratégie.

Et vous ? Communiquez-vous… ou traduisez-vous ?
La nuance peut sembler subtile. Mais dans les faits, elle change tout.

Dans le prochain article, nous irons encore plus loin.

Car l’anglais professionnel n’a pas grand-chose à voir avec l’anglais scolaire que beaucoup ont appris. Et c’est peut-être le péché originel.

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